En octobre 2026, des internautes turcs et chinois se sont violemment affrontés sur les réseaux sociaux, autour de récits historiques, d’identité nationale et de géopolitique. Cette querelle en ligne n’a rien d’un accident : elle prolonge, à l’ère numérique, la « thèse historique turque » et le panturquisme, deux courants anciens de la société turque. Pour les voyageurs et les résidents étrangers, comprendre ce contexte aide à lire avec plus de recul le nationalisme ambiant en Turquie.
Une controverse historiographique ancienne
L’un des points de départ du débat est l’œuvre de l’historien ottoman Süleyman Paşa, présenté comme « le premier à avoir écrit une histoire des Turcs à partir des sources chinoises ». Sa méthode est pour le moins libre : il relie le chanyu Modu à Oghuz Khan, ancêtre mythique des Turcs. Il estime par exemple que la prononciation ancienne de « Modu » en chinois archaïque se rapproche du turco-mongol baγtur, qui signifie « héros », et que Oghuz Khan est le plus grand héros fondateur de la mythologie turque. Or baγtur est un nom ou un titre très courant dans les steppes, comme le mongol Baatar ou Batur.
De même, Oghuz Khan a six fils et vingt-quatre petits-fils, ce qui correspondrait aux vingt-quatre postes militaires et administratifs supérieurs des Xiongnu dans le Shiji. Mais ces postes commandaient des « myriades de cavaliers », ils ne relevaient pas de la parenté tribale. Les armées xiongnu et turques utilisaient la organisation décimale, mais c’était la base de toute armée des steppes. Modu a tué son père pour prendre le pouvoir ; certains récits prêtent un épisode similaire à Oghuz Khan. Or les luttes fratricides et parricides pour le trône étaient monnaie courante dans les steppes, et le motif du « jeune héros qui tue son père » est un thème folklorique eurasien courant. Ces arguments partent de la conclusion, cherchent des fragments similaires à l’envers, puis les figent par des citations d’autorité : la logique ne tient pas.
De l’histoire au roman national
À la fin de l’Empire ottoman, cette vision de l’histoire servait de consolation intellectuelle face à la pression occidentale. Après la fondation de la Turquie moderne, pour couper avec le passé ottoman et islamique, elle a été promue en « thèse historique turque » (Türk Tarih Tezi). Cette théorie affirme que toutes les civilisations sont nées en Asie centrale, que les Turcs sont la plus ancienne civilisation et qu’ils sont blancs ; que le changement climatique a poussé les Turcs à migrer dans le monde entier et à créer les civilisations chinoise, indienne, mésopotamienne et égyptienne ; que toutes les langues descendent du turc (théorie de la langue-soleil) ; que les anciens peuples d’Anatolie étaient turcs ; et que l’arrivée des Seldjoukides au XIe siècle était un retour, non une invasion. Cette théorie a été inscrite dans les manuels scolaires. Si elle a ensuite été modifiée et atténuée, ses idées restent profondément ancrées dans le récit nationaliste turc.
Le débordement du panturquisme
Une fois le roman national consolidé, ce mythe historique a débordé vers l’extérieur et s’est transformé en mouvement politique à visée territoriale et géopolitique : le panturquisme. À l’ère des réseaux sociaux, ce récit se simplifie, s’émotionnalise et devient une munition pour les joutes en ligne. Les internautes turcs peuvent invoquer cette thèse pour défendre leur fierté nationale ; les internautes chinois s’agacent de la partie qui touche à l’histoire de la Chine. Faute de connaissances historiques suffisantes, les deux camps s’enferment souvent dans un dialogue de sourds.
Ce que cela change pour les voyageurs et les résidents
Pour ceux qui voyagent ou vivent en Turquie, cette querelle rappelle que le nationalisme turc a des racines historiques et ne vise pas les personnes. Dans les échanges quotidiens, mieux vaut éviter d’aborder de front les sujets historiques sensibles, respecter les sensibilités locales et garder un esprit critique sans se laisser emporter par l’émotion en ligne. Comprendre cette logique narrative aide aussi à mieux saisir les sous-entendus dans les médias, l’éducation et les conversations quotidiennes en Turquie.
Cette confrontation en ligne finira par retomber, mais les questions de récit historique et d’identité nationale qu’elle révèle resteront longtemps présentes dans la société turque. En tant qu’étrangers, on peut se demander : face à des mémoires historiques différentes, comment maintenir le dialogue plutôt que la confrontation ?
Source : Zhihu https://www.zhihu.com/question/2096067176604111062/answer/2097383276029678184?utm_medium=openapi_platform&utm_source=b38f6831b176
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